Un commentaire du « Nouveau portrait de la France : la société des modes de vie », de Jean Viard, publié aux Éditions de l’Aube, sept. 2011. 204 pages.

Il semblerait que depuis un siècle, beaucoup de choses aient changé en ce bas monde (!). Jean Viard, sociologue, auteur, conseiller politique et, depuis 2008, élu de la région de Marseille, se fait le témoin de ces transformations. Publié en septembre 2011, « Nouveau portrait de la France » est, comme son titre l’indique, un texte qui, par le truchement d’un amalgame d’observations empiriques et statistiques, cherche à ériger une représentation lisible du pays. Clé de lecture principale de l’ouvrage : le temps disponible hors travail a crû, au cours du XXe siècle, de 300%. Ce « temps libre » en est venu à constituer, selon Viard, un second pilier de la société moderne. Or ce temps, quel est-il, et comment influence-t-il la structuration sociale ? Plusieurs niveaux d’analyse sont proposés.
Rien ne sert de courir…
D’emblée, si le temps disponible s’est accru, c’est que les paramètres influençant la conduite (et la durée) de la vie humaine « moyenne » ont connu une progression fulgurante, faisant passer le temps « hors travail et hors sommeil » de cent mille à quatre cent mille heures en moyenne. Mais ce changement ne s’est pas produit en vase clos. Pendant que le PIB réel de l’économie française était multiplié par 10 ; les kilomètres parcourus per capita, l’ont été par 9. Malgré cela, l’espérance de vie à la naissance, de 1900 à 2010, ne s’est accrue en durée « que de 40% », laissant chacun d’entre nous avec l’impression constante de manquer de temps pour consommer tous les biens et les kilomètres désormais à notre portée. « Ainsi, dans cette société de vie longue (et de travail court), chacun est convaincu d’avoir moins de temps, et de vivre moins bien que les générations précédentes, car nos frustrations augmentent plus vite que nos satisfactions! » (p. 52). Une analyse arithmétique laissant songeur quant au rythme et aux attentes que nous entretenons face à l’existence.
Qui plus est, la croissance essentiellement quantitative qui a introduit ce « débalancement » entre quantité de biens et quantité de temps a aussi été le fait de changements qualitatifs plus profonds qui se sont emparés de nos économies. Par exemple, écrit Viard, « l’effort physique a reculé au profit d’un usage intensif du cerveau » (p. 14) si bien que « jamais autant de cerveaux humains n’ont fonctionné en même temps sur la terre – accélérés en outre par l’informatique » (p. 198). Constat optimiste puisque le cerveau est notamment soumis, dans la durée et contrairement à certains autres muscles, à une fonction de rendements marginaux croissants (plus on l’utilise, plus il devient facile de l’utiliser). Cet accroissement inédit, combiné à la quantité de temps désormais disponible en faire usage, est porteur de forts potentiels de créativité.
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles » (Debord, 1967)
Face à cette promesse créative, plusieurs problématiques menacent de remettre en question les gains tirés de la progression spectaculaire de nos capacités de production, de mobilité et de réflexion. Nous identifions chez Viard trois critiques représentant autant d’écueils qui, aujourd’hui encore, contraignent la capacité de nos sociétés à s’affranchir de la « société du travail » au profit d’une « société des modes de vie ».
La première critique reprend à son compte les idées du Guy Debord de La Société du Spectacle (1967). Ce dernier, faisant écho à Marx, transférait le fardeau de l’aliénation de la marchandise vers sa mise en scène, comme le présageait la phrase introductive de son ouvrage : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles » (Debord, 1967, p.15). Pour Viard, cet accaparement de la scène sociale par le spectacle prend la forme du « divertissement » qui « écrase la création », de telle sorte qu’il pourrait, nous dit-il, être question de légiférer la « scène » (télévisuelle, notamment) afin de préserver les gains de la démocratisation des moyens de production [à ce sujet, voir notre plus récent billet, Karl Marx 2.0]. Cette idée d’une « mise en désir » des lieux est omniprésente dans le texte, si bien que parfois, le lieu et l’image d’un lieu semblent se confondre en une représentation uniforme.
La deuxième critique aborde la difficulté d’adaptation des institutions productives de la société contemporaine face à cette nouvelle « société des modes de vie ». En effet, tant l’Éducation nationale, « avec son système de nomination abstrait » (p. 67), que le monde de l’entreprise dont les liens sont « encore nourris d’une culture hiérarchique et collective, alors que ceux issus de notre société où le temps libre pèse fortement, sont auto-organisés et souples » (p. 42), ne trouvent plus de recettes adéquates pour répondre aux demandes multiples et ambiguës de ceux et celles qui les constituent. C’est d’ailleurs pour cette raison que la réalité institutionnelle d’aujourd’hui nous semble caractérisée par un déphasage entre le politique et le citoyen : « l’électeur est devenu extrêmement mobile dans ses choix, parfois dans ses convictions, discontinu dans ses votes, difficile à sonder, sensible à la qualité des offres plus que porteur d’une demande claire » (p. 160). Cette indétermination viscérale sied très mal aux hiérarchies qui structuraient hier le monde, et celles-ci réagissent parfois avec force contre la nouvelle donne.
Entre « micro-villes » et « immenses villages », nous dit Viard, « nous sommes bien loin des catégories statistiques de l’Insee ».
Ces éléments constituent le fondement de la troisième critique de Viard, qui se prononce assez durement sur la capacité des analystes – sociologues, urbanistes, économistes, politiciens – à interpréter les transformations sociales avec les outils de mesure et les modèles de prédiction d’hier. Alors que ceux-ci tablaient jadis sur une véritable sédimentation du tissu social, Viard suggère que cette réalité n’est plus : « nous sommes sortis des sociétés sédentaires pour nous réorganiser dans une société, une culture, un territoire mobile, discontinu et imprévisible » (p. 21). Cette imprévisibilité s’arrime difficilement aux constructions scientifiques qui se sont établies après la deuxième guerre ; instruments de mesure et macro-données dont la capacité explicative s’éloigne chaque jour davantage des modes de vie pluriels qui caractérisent l’Europe d’aujourd’hui, ses lieux, ses habitants. Entre « micro-villes » et « immenses villages », nous dit Viard, « nous sommes bien loin des catégories statistiques de l’Insee » (p. 128).
Critiques de la critique

Ce « nouveau portrait de la France », s’il est tantôt tranchant, tantôt porteur d’espoir, est néanmoins inscrit dans une actualité urgente qui est à la fois source d’une grande richesse, mais porte en elle une faiblesse narrative et argumentative qu’il nous est impossible de négliger entièrement.
D’emblée – l’auteur le reconnaît lui-même – le texte s’articule autour d’un pays, la France, que l’auteur connait bien et au sein duquel il observe (depuis plus de trente ans) les transformations sociales majeures. Or, la nature du discours et des questions qu’il aborde requerrait que celui-ci s’élabore, la plupart du temps, sur un espace plus vaste. La France du XXIe siècle, si elle continue d’exister en tant qu’entité nationale distincte, ne peut plus – à l’heure de l’Europe et de la mondialisation – être considérée « en soi » sans la moindre référence aux nations tierces qui modèlent également son économie, sa société, ses afflux et ses reflux de citoyens. Si, comme l’auteur le suggère, « une population est un flux ; l’idée de stock d’habitants étant mortifère », alors la France de l’après-Schengen – pays le plus visité au monde, nous dit l’auteur – ne peut être analysée hors de toute référence à cet « ailleurs » qui la forge également.
Ce repli sur soi du texte et de l’approche culturelle qu’il développe se manifeste également par la faiblesse des références auxquelles fait appel l’auteur. Demander au lecteur de déterminer s’il lui semble que nous nous dirigeons « vers quatre ou cinq grands ensembles millénaires suivant des modèles politiques plus ou moins fédéraux et une instance de régulation entre ces ‘esthétiques existentielles’ ? » (p. 111) – l’une des rares ouvertures géopolitiques de l’ouvrage – sans mentionner qu’il s’agit-là d’un appel au débat entourant le Choc des civilisations d’Huntington (1996) ne nous semble pas s’acquitter du fardeau référentiel habituellement, attendu de telles réflexions.
Il en découle une finale très normative qui vient s’installer sur la construction de l’ouvrage (somme toute très limpide), donnant à la finale une étrange saveur de prosélytisme. Que d’impératifs, « lions », « travaillons », car « là est un des enjeux majeurs de notre avenir démocratique » (p. 193) : si vraiment ce « nouveau portrait » est un manuel de savoir-vivre, il aurait fallu l’annoncer plus tôt qu’à vingt pages de la fin. Cet emportement semble viser un lectorat auquel nous n’avons pas su nous identifier, assis sur des fondements qui ne semblent pas faire honneur à toutes les précautions de l’auteur quant à son recours au chiffres et à leur instrumentalisation. D’un coup, c’est l’ouvrage entier qui est subrepticement instrumentalisé, pris à témoin d’une conclusion qui, malgré son dirigisme, continuer de questionner plus qu’elle n’incite à l’action. C’est l’une des forces, mais aussi l’une des lacunes, d’un texte accessible et somme toute très pertinent comme clé de lecture d’une France (et d’une Europe) construite de mobilité, de discontinuité et d’ambiguité à l’aube du troisième millénaire.

3 commentaires
Benoît says:
fév 23, 2012
« Clé de lecture principale de l’ouvrage : le temps disponible hors travail a crû, au cours du XXe siècle, de 300%. Ce « temps libre » en est venu à constituer, selon Viard, un second pilier de la société moderne. Or ce temps, quel est-il, et comment influence-t-il la structuration sociale ? »
Quelques éléments de réponse sont fournis par une étude de l’INSEE, présentée dans le dernier numéro de Sciences Humaines: en 2010 les Français auraient disposé de 4h58 par jour de temps libre en moyenne, dont 42% consacré à la télévision et 10% au « surf sur internet » (en augmentation constante, précise l’étude). Le reste se répartit principalement entre la toilette, les transports, les tâches domestiques, les courses, les fourneaux…et les repas, imagine-t-on. Les activités artistiques, les promenades, les conversations, les « réceptions » et les « activités associatives ou civiques » se partagent les miettes.
+1 pour MM. Debord et Viard.
Benoît says:
fév 25, 2012
Pour plus de détails, les résultats complets de l’étude sont ici:
http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1377
Jean VIARD, portrait de la France « King Kong Observation | Design chronotopique says:
mar 1, 2012
[...] VIARD publie un portrait de la France en centrant son propos sur les rythmes de [...]